13

 

Bosch, Ferras et Chu s'assirent d'un côté de la table, en face du lieutenant Gandle et du capitaine Bob Dodds, le patron de la division des Vols et Homicides. Étalées sur le plateau luisant de la table se trouvaient les pièces et photographies du dossier, en particulier celle de Bo-jing Chang prise par la caméra de surveillance de Fortune Liquors.

- Ça ne me convainc pas, lança Dobbs.

On était jeudi matin, à peine six heures plus tôt Bosch et Chu mettaient fin à la surveillance de Chang, celui-ci gagnant alors un appartement de Monterey Park et, leur avait-il semblé, s'y retirant pour la nuit.

- Écoutez, capitaine, ce n'est pas comme s'il fallait être convaincu tout de suite, lui renvoya Bosch. C'est même pour ça que nous voulons continuer la surveillance et avoir le droit de le mettre sur écoute.

- Ce que je voulais dire, c'est que je ne suis pas convaincu que ce soit la meilleure façon de procéder. Pas de problème pour la surveillance. Mais mettre quelqu'un sur écoute représente beaucoup de travail et d'efforts pour des résultats bien hypothétiques.

Bosch comprit. S'il avait eu une excellente réputation en tant qu'inspecteur, Dodds faisait maintenant partie de l'administration et se trouvait aussi éloigné du boulot d'inspecteur dans sa division qu'un magnat du pétrole de Houston peut l'être de la pompe à essence. Il ne faisait plus que s'occuper de budgets et de gestion du personnel, devait trouver le moyen de faire plus avec moins et ne permettait jamais qu'il y ait le moindre fléchissement dans la courbe des arrestations et des affaires élucidées. Cela faisait de lui un réaliste et la réalité était bien que toute surveillance électronique coûte les yeux de la tête. Non seulement cela exige qu'on passe plus de dix heures à rédiger une demande d'autorisation auprès d'un tribunal, mais encore qu'une fois cette autorisation obtenue, on prépare une salle d'écoute avec des techniciens présents vingt-quatre heures sur vingt-quatre et un inspecteur pour surveiller la ligne. Et il arrive souvent que surveiller une ligne amène à en surveiller d'autres, la loi exigeant que toute ligne mise sur écoute soit surveillée par un inspecteur. Bref, ce genre d'opérations a tôt fait d'aspirer de l'heure supplémentaire telle une éponge géante. Le budget heures supplémentaires de la brigade des Vols et Homicides ayant sérieusement baissé suite aux contraintes économiques imposées à la police, Dodds était plus que réticent à en affecter même seulement quelques-unes à ce qui se résumait à une enquête sur le meurtre d'un type qui travaillait dans un magasin de vins et spiritueux du South Side. Il aurait préféré les garder pour de meilleures occasions - genre une grosse affaire médiatique qui aurait pu surgir et exiger qu'on y ait recours.

Et, bien sûr, jamais il ne l'aurait dit à haute voix, mais Bosch savait, comme tout le monde dans cette salle, que tel était bien le problème avec lequel se débattait le capitaine et que c'était ça qui le laissait sceptique. Rien à voir avec les caractéristiques spécifiques de l'affaire.

Bosch essaya une dernière fois de le convaincre.

- Capitaine, dit-il, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Il ne s'agit pas que d'une histoire de fusillade dans un magasin de vins et spiritueux. Il y a là une ouverture qui devrait nous permettre de faire tomber une triade tout entière avant qu'on boucle l'affaire.

- « Avant qu'on boucle l'affaire » ? répéta Dodds. Je serai à la retraite dans dix-neuf mois, inspecteur, et ce genre de trucs peut prendre un temps infini.

Bosch haussa les épaules.

- On pourrait demander à des mecs du FBI... les mettre dans le coup. Ils sont toujours prêts à y aller quand on parle affaire internationale et ils ont un tas de fric à dépenser en écoutes et surveillances.

- Sauf qu'il faudrait tout partager, fit remarquer Gandle en se référant au butin possible. Manchettes dans les journaux, conférences de presse, tout.

- Et moi, ça ne me plaît pas, dit Dobbs en montrant la photo de Bo-jing Chang.

Bosch décida d'abattre sa dernière carte.

- Et si on faisait ça sans heures sup ?

Le capitaine tenait un stylo dans sa main. Cela lui rappela peut-être l'autorité qu'il détenait : c'était lui qui avait le dernier mot. Il le fit tourner entre ses doigts en réfléchissant à cette proposition inattendue de Bosch, puis il fit vite non de la tête.

- Vous savez bien que je ne peux pas vous demander de faire ça, dit-il. Je n'ai même pas le droit d'en entendre parler.

C'était vrai. La police de L.A. avait été si souvent poursuivie pour non-respect du droit du travail que plus personne de l'administration n'était prêt à accepter, même tacitement, que des inspecteurs travaillent en dehors des heures permises.

Budgets et bureaucratie, la frustration eut enfin raison de Bosch.

-Bon, alors qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il. On arrête Chang ? Tout le monde sait qu'il ne dira rien et l'affaire sera close.

Le capitaine tripatouilla son stylo.

- Bosch, vous savez très bien quelle est l'alternative. On travaille le dossier jusqu'au moment où une piste s'ouvre. On travaille le témoin. On travaille sur les éléments de preuve. Il y a toujours un lien quelque part. J'ai passé quinze ans à faire ce que vous faites et vous savez bien qu'il y a toujours quelque chose. Trouvez-le. Une mise sur écoute a peu de chances de réussir et vous en êtes conscient. Faire marcher ses jambes est toujours ce qu'il y a de mieux. Bon, autre chose ?

Harry se sentit rougir. Le capitaine venait de le jeter. Et ce qui faisait mal, c'était que tout au fond de lui-même Bosch savait que Dodds avait raison.

- Merci, capitaine, dit-il sèchement, et il se leva.

Les inspecteurs laissèrent le capitaine et le lieutenant dans la salle de conférences et se réunirent dans le box de Bosch. Qui jeta son stylo sur son bureau.

- Un vrai con, ce mec ! lança Chu.

- Non, non, lui renvoya tout de suite Bosch. Il a raison et c'est pour ça qu'il est capitaine.

- Et donc, qu'est-ce qu'on fait ?

- On continue avec Chang. Je me fous de ces histoires d'heures sup : tout ce que ne saura pas le capitaine ne lui fera pas de mal. On surveille Chang et on attend qu'il fasse une erreur. Je me fous du temps que ça prendra. Je peux même en faire mon passe-temps favori si c'est nécessaire.

Bosch regarda ses deux collègues, s'attendant à ce qu'ils refusent de prendre part à une surveillance qui avait de fortes chances de les obliger à travailler en dehors des huit heures quotidiennes réglementaires.

A sa grande surprise, Chu accéda à sa demande.

- J'en ai déjà parlé à mon lieutenant, dit-il. Il m'a détaché sur l'affaire. Je suis partant.

Bosch acquiesça d'un signe de tête et se dit qu'il avait peut-être eu tort de le soupçonner. Mais dans l'instant il se dit aussi que ses soupçons étaient légitimes : en s'engageant ainsi, Chu se donnait les moyens de suivre l'enquête de près et de le surveiller.

Il se tourna vers son coéquipier.

- Et toi ? demanda-t-il.

Ferras acquiesça à regret et lui montra la salle de conférences à l'autre bout de la pièce. On y voyait clairement Dodds continuer à parler avec Gandle de l'autre côté de la paroi de verre.

- Ils savent que c'est ce qu'on va faire, dit-il, et tu t'en rends compte. Ils ne vont pas nous payer et ce sera à nous de choisir ! Ou bien on y va, ou bien on laisse tomber. C'est pas juste, bordel !

- Non, et alors ? répondit Bosch. Parce que la vie le serait ? Bon, tu en es ou tu n'en es pas ?

- J'en suis, mais jusqu'à un certain point. J'ai une famille, mec. Il n'est pas question que je passe des nuits entières à surveiller un type. Je ne peux pas... surtout pour rien.

- Bon, parfait, dit Bosch alors même que le ton qu'il avait pris traduisait sa déception. Tu fais ce que tu peux. Tu t'occupes du boulot en interne, Chu et moi nous surveillons Chang.

Ferras avait remarqué le ton de Bosch et mit un rien de protestation dans le sien :

- Écoute, Harry, tu ne sais pas ce que c'est. Avec trois enfants... Essaie donc de faire avaler cette idée à la maison. Essaie de dire à tout le monde que tu vas passer des nuits entières assis dans une bagnole à surveiller le membre d'une triade et que ta paie sera exactement la même quel que soit le nombre d'heures où tu ne seras pas là !

Bosch leva les mains comme pour lui faire comprendre qu'il en avait assez dit.

- Tu as raison. Ce n'est pas moi qui ai à faire avaler ce truc-là à quiconque. Moi, j'ai juste à le faire. Parce que c'est le boulot.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les neuf dragons
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